11
Il y a sept siècles
Andréa et Kaïn avançaient côte à côte dans les marécages protégeant le Sanctuaire des Sages. Malgré leurs pouvoirs immenses, ils devaient se soumettre aux lois de l’endroit et effectuer le trajet à pied et non se déplacer magiquement.
Après avoir échangé sur les promesses d’engagement qu’ils avaient reçues de la part de ceux auxquels ils avaient rendu visite – soit les Sages de l’Orphelinat et les Insoumises –, Kaïn avait expliqué à Andréa pourquoi il voulait se rendre à la Grande Bibliothèque de Nelphas.
— Comment peux-tu arriver à une telle conclusion ? s’étonna l’Insoumise, après que le Sage eut terminé. Tu n’as croisé Saül qu’en de très rares occasions et jamais de façon rapprochée ; tu t’es toujours bien gardé de lui permettre de détecter ta présence.
— Oui, mais ça ne l’a pas empêché de connaître mon existence, ce que je ne m’explique pas autrement que par le fait que ce sorcier est un ancien Sage. De plus, tu l’as côtoyé à maintes reprises et ce que tu m’as rapporté, de même que ce que j’ai observé au Sommet des Mondes, me conforte dans cette idée.
— Et moi, je te dis que ça n’a pas de sens ! s’entêta Andréa. Jamais, dans toute l’histoire de la Terre des Anciens, un Sage reconnu comme tel par ses pairs n’est devenu sorcier. Jamais !
— Il y a toujours une première fois, répliqua Kaïn d’une voix lasse.
À cet endroit, le chemin obligeait à se déplacer à la file indienne, ce qui mit un terme à la discussion. Chacun se plongea dans ses pensées pour le reste du trajet.
Deux longues heures plus tard, le Sanctuaire des Sages se profila à travers la végétation luxuriante du marais. À son arrivée, le couple s’assit sur les marches de pierres moussues du temple pour s’accorder une pause. La concentration que demandait le déplacement dans les marécages truffés de pièges épuisait autant qu’une longue course à pied. Au bout d’un moment, Andréa demanda :
— Je peux voir les prisons créées par Ambroise et Pacôme ?
Sourire aux lèvres, Kaïn acquiesça.
À l’intérieur du temple, la poussière s’accumulait, se mêlant à l’humidité ambiante pour créer un curieux mélange adhérant aux chaussures. Si quelques traces de pas perduraient, elles n’étaient pas légion, preuve, si besoin était, que l’endroit était fort peu fréquenté. Au centre du bâtiment, pas d’autel, mais plutôt deux immenses blocs de verre contenant les corps – enfin, c’est ce que l’on voulait faire croire – de deux des trois Sages accompagnant Darius lors de l’affrontement final. Fascinée, l’Insoumise s’approcha. Du bout des doigts, elle toucha la masse informe qui ne contenait plus que des répliques.
— Ils ont l’air tellement vrais… Jamais je n’aurais pu deviner que ce ne sont pas les mêmes que lorsque je suis venue ici pour la première fois, avec toi…
À ces mots, les souvenirs submergèrent le Sage qui regretta, pour la millionième fois au moins, son stupide comportement d’autrefois. Il devait pourtant apprendre à vivre avec.
— … gardien le sait ?
— Tu dis ? questionna Kaïn, s’obligeant à revenir au présent.
— Tu crois que le gardien de la Grande Bibliothèque sait que les Sages sont depuis longtemps délivrés ?
— Bien sûr, mais ne t’attends pas à ce qu’il t’en touche un mot. Ce n’est pas sans raison que cet être garde l’une des plus importantes bibliothèques du continent ; il est d’une discrétion exemplaire… Viens, continua le Sage en tendant la main à sa compagne. Puisque tu en parles, allons-y.
Immense bâtiment fait de pierre taillée, la bibliothèque de Nelphas était l’un des secrets les mieux gardés de la Terre des Anciens. Elle n’avait pas été construite dans les marais, mais y avait plutôt été magiquement déménagée à l’époque de Mévérick, au moment où les Sages avaient craint que le jeune homme réussisse à s’approprier le trône d’Ulphydius. Les partisans de Darius comme ceux de Mévérick avaient cru en sa disparition quand, grâce à une habile mise en scène des Sages, une réplique du bâtiment avait été ravagée par les flammes. Cette interprétation des faits arrangeait parfaitement les membres du défunt Conseil de Gaudiore. La végétation florissante de l’endroit avait fortement contribué à masquer aux yeux des néophytes la structure sans aucune fenêtre et à l’entrée unique. Lors de la construction initiale, tous s’étaient entendus pour dire qu’il était plus aisé d’éclairer magiquement un intérieur trop sombre que de protéger un grand nombre d’ouvertures des attaques en tout genre.
Comme il l’avait fait à l’Orphelinat des Sages, Kaïn écrivit sur le parchemin en papier de vigne rongé par l’humidité et cloué sans fioriture au battant de bois :
Kaïn, Sage de Darius et Andréa, Fille de Lune maudite.
À peine relevait-il la plume que le document absorbait les mots, ne laissant qu’une goutte, échappée par inadvertance. Puis la lourde porte s’ouvrit dans un insupportable grincement et Kaïn annonça :
— Nous sommes venus consulter le Livre des Sages, Tancrède.
L’hybride, mi-humain, mi-lézard, s’inclina, avant de reculer pour leur céder le passage. À l’intérieur, un amalgame d’odeurs prenait aux narines, curieux mélange de parchemins vieillis, d’humidité et des divers matériaux d’origine animale ou végétale ayant servi à la fabrication des reliures. La bibliothèque était divisée en sept grandes salles, selon les univers d’où provenaient les livres. Andréa aurait bien aimé jeter un œil à la section renfermant les bouquins de Brume, mais elle suivit plutôt Kaïn entre les rayonnages de l’univers d’origine de Darius ; elle aussi avait une recherche à faire.
* *
*
L’Insoumise était plongée dans la lecture d’un grimoire de magie particulièrement instructif quand une exclamation de surprise lui fit dresser la tête. Une série de jurons l’obligea ensuite à glisser le livre sous son bras et à se précipiter vers Kaïn.
Trois rangées plus loin, celui-ci pleurait en silence, les yeux rivés sur le Livre des Sages. Inquiète devant cette émotivité inhabituelle chez son amant, Andréa s’assit à ses côtés et passa un bras qu’elle voulait réconfortant autour de ses épaules. Elle resta cependant muette, attendant que Kaïn décide ou non de lui confier la source de sa détresse. Pour toute réponse à sa compassion, le Sage poussa vers elle le précieux volume où l’Insoumise put lire à son tour :
«… Fils de Darius, il fut enfermé dans une prison de verre en même temps que deux autres Sages. Il est le seul descendant du grand homme et sera le premier à recouvrer sa liberté. Malheureusement, celle qui le libérera n’aura de cesse de le hanter. Le destin de Kaïn sera à nul autre pareil ! Et s’il ne rétablira pas lui-même la paix de façon permanente dans l’univers de son père, c’est de lui que viendront les grandes décisions, les meilleures comme les pires, celles qui influenceront irrémédiablement le cours du temps et le déroulement de la quête ancestrale des trônes. Longtemps, il sera insaisissable, toujours, il n’en fera qu’à sa tête. Il ne connaîtra de repos que le jour où il fera la paix avec lui-même et non avec son monde… »
Le fils de Darius… Dans la tête d’Andréa, une foule de détails frappèrent aux portes de sa mémoire pour s’imbriquer les uns dans les autres, à l’image d’un casse-tête. Une petite voix lui souffla que tous deux auraient dû le comprendre voilà bien longtemps…
* *
*
— J’ai regardé mourir mon père sans parvenir à le sauver… Comment ai-je pu échouer si lamentablement alors que j’étais si doué ?
Kaïn peinait à reprendre le contrôle de son corps tour à tour déchiré entre la force de sa colère et la douleur du chagrin. La perte de son mentor lui semblait aujourd’hui encore plus lourde, si tant est que la chose soit possible, que par le passé. Il s’était toujours reproché la mort de Darius.
— Tu sais très bien que tu n’aurais rien pu faire, tenta de l’apaiser Andréa. Tu étais déjà prisonnier quand le combat entre les deux hommes a pris fin. Il était impossible que tu puisses…
— Je n’étais pas prisonnier à la mort de Darius, l’interrompit Kaïn d’une voix brisée. Je…
— Mais si, tu l’étais, l’interrompit Andréa. Sinon comment aurais-tu pu le devenir après ? Il aurait fallu que…
La phrase d’Andréa mourut sur ses lèvres. Elle porta une main à sa bouche et écarquilla les yeux d’horreur.
— Tu n’as quand même pas pu réussir ça à dix-huit ans…
— Oh que si, j’en étais capable. Je te l’ai répété des centaines de fois, Andréa, mais tu as toujours refusé de croire que j’étais un élève plus que doué…
Le Sage marqua une pause, inspirant bruyamment. Plus de sept cents ans après les événements, il s’apprêtait à raconter une histoire qu’il n’avait jamais relatée à personne auparavant et qu’il croyait enterrer avec lui. Il se dit cependant que le jugement qu’Andréa ne manquerait pas de porter sur lui ne serait qu’un juste prix à payer. Ce secret était devenu trop lourd à porter, surtout après la dernière révélation.
— Au contraire de ce que tous croient, je n’avais pas été convié à la petite réunion de Darius et d’Ulphydius au Sommet des Mondes, je m’y suis invité.
L’Insoumise fronça les sourcils, incertaine d’avoir envie d’entendre la suite. Elle savait pourtant qu’elle ne partirait pas, qu’elle resterait jusqu’au bout de ce récit, même s’il devait détruire l’image qu’elle se faisait de son amant récemment retrouvé. Résignée, elle tendit l’oreille.
— Pacôme et Ambroise étaient furieux quand Darius, après avoir perçu ma présence à quelques centaines de mètres de la caverne, m’avait simplement réprimandé, la tête vraisemblablement ailleurs, avant de m’autoriser à rester. Devant les protestations de mes confrères, il avait simplement dit qu’à mon âge, je devais assumer les conséquences de mes actes. Je ne pensais jamais assumer autant et si longtemps…, laissa échapper Kaïn, un ton plus bas.
Le Sage ferma les yeux un instant, profondément las. Continuer le terrifiait littéralement, mais il n’avait pas le choix ; il devait se libérer.
— À notre arrivée, Darius respirait la confiance. Il était convaincu que cette rencontre demandée par Ulphydius, loin de la civilisation, était le moment idéal pour mettre un terme aux longues années de terreur que le sorcier avait imposées à l’univers des Anciens. Il ne doutait même pas qu’il puisse y avoir une autre fin que celle d’Ulphydius. « Si ce sorcier est trop bête pour avoir compris qu’il signait son arrêt de mort en me convoquant ici, tant pis pour lui ! Je ne laisserai certainement pas passer une aussi belle chance de le mettre hors d’état de nuire », répétait-il sans cesse. Il ne voulait pas le tuer, précisa Kaïn en se tournant vers Andréa. Il voulait l’incarcérer dans une prison de verre et l’obliger à réfléchir. Darius était un homme profondément bon, trop même. Il n’arrivait pas à concevoir que certains individus sont habités par une irrépressible envie de répandre le mal autour d’eux, de détruire et de semer le chaos. Il s’obstinait à croire que chaque être avait en lui du bon et qu’il fallait juste trouver le moyen de le faire éclore.
Andréa haussa les sourcils devant tant d’idéalisme.
— Comment un homme comme Darius pouvait-il s’imaginer…
Il était inutile que l’Insoumise termine sa phrase, Kaïn avait très bien saisi.
— Je me suis souvent posé la question, moi aussi, et je n’y ai jamais trouvé de véritable réponse. Pour avoir bien connu Darius, je pense que c’est uniquement parce que, contrairement à chacun des êtres que j’ai rencontrés au cours de ma vie, lui n’avait pas la moindre parcelle de méchanceté. Ou de malveillance. Il ne s’emportait jamais, ne criait pas, réglait tout conflit avec un calme et une maîtrise de lui exemplaires. C’était vraiment un grand homme, conclut Kaïn, nostalgique, avant de revenir à son récit premier.
— À l’intérieur, Ulphydius attendait, assis sur un trône sculpté magiquement dans le roc des parois. Il en avait également découpé un pour Darius, volontairement moins imposant. D’un geste, il invita le Sage à s’y asseoir, mais Darius déclina poliment l’offre, disant qu’il n’avait pas pour habitude de se croire au-dessus des autres. Cette remarque déclencha un ricanement sinistre de la part de son vis-à-vis. Ulphydius répliqua qu’il y avait, dans l’univers, des êtres supérieurs et des êtres inférieurs et que c’était très bien ainsi. Ça permettait aux premiers d’exploiter les deuxièmes en toute quiétude. La discussion a rapidement dégénéré, les deux êtres ayant des croyances aux antipodes.
Même si les siècles avaient passé en grand nombre depuis les événements, Kaïn se souvenait de chaque détail, de chaque geste. Il pouvait presque sentir l’odeur de la pierre fraîchement taillée, l’humidité de la grotte. Son emprisonnement avait à jamais gravé dans sa mémoire le film des heures qui l’avaient précédé.
— Qui a attaqué le premier ?
— Darius. Enfin, si on peut appeler ça attaquer. Comme prévu, il a tenté d’enfermer Ulphydius dans une prison translucide, mais l’autre a prévenu le coup, et de belle façon. Il a détourné le sortilège en direction de Pacôme et d’Ambroise, qui n’ont jamais rien vu venir, convaincus qu’ils étaient de la supériorité magique de Darius.
— Voilà pourquoi ils avaient une telle expression d’incrédulité sur le visage quand je les ai vus la première fois au Sanctuaire, s’exclama Andréa.
Kaïn hocha la tête.
— Ils ont réalisé trop tard que le sortilège serait pour eux… Ulphydius a éclaté d’un grand rire sinistre. Moi, j’étais cloué sur place. Je ne m’attendais pas non plus à la tournure que prenaient les événements. Quand Darius a voulu les libérer, le sorcier s’est magiquement opposé, les faisant disparaître. Darius a hurlé à Ulphydius qu’il n’avait pas le droit et ce dernier a répliqué que rien de tout cela ne se serait produit s’il avait respecté les règles du jeu. « Je t’avais prévenu de venir seul, alors tu n’as que toi à blâmer », imita Kaïn, d’une voix désagréable. C’en fut trop pour Darius, qui m’enjoignit de quitter les lieux. Il voulait régler cette histoire sans témoin. Ne voyant pas les choses du même œil, Ulphydius m’obligea magiquement à rester. Il disait qu’il fallait justement un témoin à la défaite du plus grand Sage de tous les temps et au triomphe du mal sur le bien.
Kaïn s’arrêta un instant et passa la langue sur ses lèvres sèches. Puis il soupira profondément avant de reprendre :
— Le combat magique qui a suivi a duré des heures. Je me souviens de mes membres immobiles et ankylosés, de ma rage d’être impuissant à intervenir, de mes moments de peur pour mon protecteur comme de mes instants d’allégresse quand je croyais que Darius gagnerait enfin. Et puis, soudain, ce fut la fin…
Kaïn déglutit, un nœud s’étant formé dans sa gorge.
— Je n’ai compris que bien plus tard ce qui s’était passé. Darius a reçu un sortilège qui l’a plié en deux sous l’effet de la douleur. Quand il a retiré la main qu’il avait posée sur son torse par réflexe, elle était couverte de sang. Il a alors vociféré : « Tu ne me laisses pas le choix, Ulphydius. Je vais devoir utiliser le sortilège Ultime. » L’autre a répliqué qu’un Sage n’aurait jamais le courage de se servir de la sorcellerie, surtout pas celle-là, même en sachant qu’il allait mourir. Darius a répliqué qu’il était prêt à bien des sacrifices pour que la paix règne sur son univers, puis il a prononcé une longue incantation dans une langue que je n’avais jamais entendue. Les derniers mots formulés résonnaient encore dans ma tête quand je vis Ulphydius s’effondrer face contre terre, la main sur la poitrine, la bouche ouverte sur un hurlement silencieux. Aucun son ne franchissait plus ses lèvres et pourtant, quand son corps heurta le sol, je les voyais remuer. Puis des dizaines de volutes de fumée orangée, émanant de la dépouille, convergèrent vers le trône sur lequel s’était assis Ulphydius, l’enveloppant totalement avant d’y disparaître. Toujours debout, Darius fixa étrangement le corps du sorcier né de parents Ednés, puis suivit le manège des lacets de brume en fronçant les sourcils, les traits tirés, une main iridescente posée sur sa blessure pour la guérir. Convaincu qu’il avait oublié ma présence, je me suis bêtement raclé la gorge pour attirer son attention. Il s’est lentement tourné vers moi et m’a regardé, la tête inclinée sur le côté, avant d’articuler très faiblement : « Il y a longtemps que tu es libre, Kaïn. Ce sortilège ne dure pas plus de quelques heures. » Alors même qu’il terminait cette phrase qui me marquerait à jamais, je fis un pas pour constater que j’étais effectivement libre. Tétanisé par le combat, je n’avais rien ressenti !
— Darius vacilla soudain et je me précipitai vers lui juste à temps pour le recueillir dans mes bras. Il avait de l’écume aux lèvres et ses yeux se révulsaient. Je tentai de lui imposer une aura guérisseuse, mais il arrêta ma magie d’un geste, disant qu’il devait d’abord me parler. Je me suis opposé, mais il ne voulut rien entendre. Dans un effort manifeste, il m’expliqua que les pouvoirs d’Ulphydius venaient d’être transférés au trône qu’il avait créé et que quiconque s’y assoirait se verrait investi de ses dangereuses capacités. Je me souviens qu’il a fermé les yeux un instant avant de les rouvrir et de me demander de veiller à ce que ce trône et son contenu disparaissent avant que je ne quitte l’endroit.
— J’ai alors compris qu’il allait mourir et je ne m’expliquais pas pourquoi son incroyable puissance ne parvenait pas à le guérir. Il m’apprit que le sortilège qu’il avait jeté à Ulphydius appartenait à une très ancienne magie noire et se voulait un dernier recours dans un combat que l’on savait perdu. La formule entraînait non seulement la mort de l’adversaire, mais aussi celle de l’utilisateur. Ce n’était pas sa blessure qui allait tuer Darius, mais sa propre magie et je n’y pouvais rien. Il a expiré dans mes bras et ses pouvoirs quittèrent son corps de la même façon que ceux d’Ulphydius avaient délaissé le sien. Par contre, ils ne se dirigèrent pas vers le trône, mais s’amassèrent au-dessus de moi dans une épaisse fumée argentée.
— Encore sous le choc de la mort de celui que je considérais comme un père, furieux de n’avoir pas compris plus tôt que j’étais libre et que j’aurais pu venir en aide à mon protecteur et lui éviter d’utiliser un sortilège qui allait lui coûter la vie, je me suis jugé indigne de recevoir ces immenses pouvoirs. J’ai donc créé un bouclier qui me soustrayait aux influences des rubans. Privés de leur cible, ils se sont instinctivement tournés vers une autre : le second trône.
Kaïn ne s’accorda que quelques secondes de répit pour reprendre haleine, pressé d’en finir.
— J’ai magiquement masqué les trônes pour qu’ils soient indétectables, puis je me suis volatilisé quand j’ai entendu arriver les premiers Sages à l’entrée de la caverne. Personne ne devait savoir que j’avais survécu à l’affrontement et que j’avais lâchement regardé mourir celui qui avait tant fait pour moi. Je me suis caché dans une faille temporelle, dont j’avais neutralisé le gardien, pour que personne ne puisse détecter ma présence sur la Terre des Anciens. Je suis resté prostré pendant des heures, incapable d’assimiler la vérité. Je n’avais qu’une envie : mourir à mon tour. Parce que je n’étais pas digne de vivre. Ou plutôt de survivre à cette perte non seulement pour moi, mais aussi pour le reste de l’univers. Personne n’avait la trempe de Darius, personne ne pouvait le remplacer. Cet homme si sage était tout simplement irremplaçable à mes yeux, mais probablement aussi à ceux de tous les êtres pensants. J’ai analysé la situation sous tous les angles, j’ai tergiversé, atermoyé, échafaudé des plans irréalistes, et j’en passe, avant que la solution ne m’apparaisse enfin. Quand je suis revenu, je savais ce que j’allais faire et rien ni personne n’aurait pu m’en empêcher.
— Mais pourquoi ? Pourquoi avoir choisi une solution aussi radicale ? Tu aurais pu…
— J’aurais pu quoi ? l’interrompit Kaïn, la voix brisée par l’émotion. Pour moi, il n’y avait plus rien devant si ce n’est les jugements, les remarques acerbes qu’il me semblait déjà entendre, les regards suspicieux. Je ne voulais pas affronter tout ça ! Je voulais disparaître, m’évanouir dans la nature, échapper à l’avenir que je voyais se profiler devant moi et qui me terrorisait. Je savais que, peu importe où j’irais, même dans le passé, on finirait par me retrouver, me questionner, m’accuser. J’ai choisi la seule façon de pouvoir un jour réparer mes torts tout en laissant retomber la poussière sur les événements, même si cette solution impliquait que je demeure prisonnier pour l’éternité…
Des larmes roulèrent, abondantes, sur les joues d’Andréa pendant qu’elle serrait son amant dans ses bras. Rien ne pourrait jamais effacer les siècles de calvaire que Kaïn avait endurés, prisonnier de sa chrysalide. Mais peut-être l’amour adoucirait-il un peu les souvenirs…